divers:un_peu_de_moi:vacances_de_noel [La page à Emache]

Vacances du troisième type

     Ce 19 décembre, de bon matin, Notre petit retraité tranquille partit faire son marché dans la ville voisine. Non qu’il ait réellement besoin de grand-chose pour le repas de Noël qui s’approchait à grands pas, mais il aimait par-dessus tous ces moments privilégiés des matins frisquets où il faisait bon retrouver quelques connaissances, pour la plupart des voisins du hameau où il vivait, dans cette atmosphère si particulière.
L’air y était chargé à l'envi d’odeurs d’épices, de poisson à peine égoutté de l’eau de mer dont ils venait tout droit, de légumes fraîchement coupés, de fruits mûrs à point, et où les voix familières des marchands sonnaient comme un angélus amical.
Il était là, humant, souriant presque sans savoir vraiment à qui ou à quoi, peut-être simplement aux réminiscences de son enfance méditerranéenne que cette atmosphère évoquait. Une sorte de béatitude discrète réservée à lui seul, dans sa solitude choisie.

     Vers l’autre extrémité du marché, un postillon flottait entre deux airs, poussé par la brise de la marée montante, servant d’astronef à un virus des plus communs en cette saison, j’ai nommé grippo-virus communis. Ce petit virus était tout heureux de partir ainsi à la découverte d’espaces nouveaux, de victimes à faire souffrir. C’est pas leur faute, il sont juste comme ça, les virus, un peu comme les hommes, il ne peuvent pas se retenir… Oh il savait bien n’être pas de la trempe d’un H1N1, encore qu’il soit parfaitement au courant de la réputation largement surfaite de ce cousin qui n’avait guère de plus que lui que la célébrité brutalement à lui conférée par l’agitation humaine et les opportunités des sphères dirigeantes. Rien à voir avec ces ancêtres dont il avait eu écho, comme ceux de la grippe asiatique qui avait éclairci les rangs de quelques populations de part le monde. Ceux-là, oui, c’avait été du sérieux !
     Mais notre petit virus, tout à coup, pâlit un peu en constatant que son astronef s’évaporait sous l’effet du même souffle qui le propulsait. Comme quoi il y a bien souvent un effet pervers à tout ce qui paraît de prime abord si positif… Seuls ceux qui veulent vraiment l’ignorer y parviennent, du moins en apparence.

     Notre petit retraité savait maintenant qu’il était temps de regagner ses pénates, qu’il appréciait beaucoup, du reste, et dans un dernier geste pour en garder le plus possible, s’emplit les poumons d’un ultime flot de ces senteurs si douces à son corps et à son cœur. Ce faisant, il ouvrit grand sa bouche, car quelle meilleure communion que de respirer la bouche ouverte dans ces endroits qui nous font rêver…

     Grippo-virus, quant à lui, commençait à ralentir dans cet élément visqueux pour les moucherons et les organismes de poids quasi-négligeable, puis soudain, il ne resta plus rien pour le supporter, et faute d’aéronef, il commença à flotter de gauche à droite, à tournoyer dans cet air visqueux et frais, comme une feuille d’érable à l’automne, et il se vit déjà condamné, soit à la poussière, soit à la boue, mais il sentait venir la fin. Après tout, il n’était guère surpris, c’est le sort commun aux virus en mal de victime…
     Il vit qu’il allait passer devant ce petit homme tranquille, le bon âge pour une victime idéale, plus assez jeune pour essuyer et repousser avec brio une attaque bien menée, mais il savait que ses instants étaient comptés ; et l’acceptait avec résignation. Les virus n’ont pas d’état d’âme, comme beaucoup d’humains quand il s’agit d’autrui…
     Mais soudain, il aperçut comme un énorme vortex, surgi de la bouche du petit homme tranquille, qui semblait vouloir tout aspirer sur son passage, et avant d’avoir compris ce qui lui arrivait, il fut happé dans un tourbillon mémorable, transporté cul par-dessus tête, dans un vertige coloré, et atterrit brutalement sur ce qui lui apparut immédiatement (pensez, l’habitude…) comme une muqueuse confortable et vulnérable à souhait. Une nouvelle vie s’ouvrait devant lui !
     Il avait juste noté qu’en passant dans la bouche du petit homme tranquille, il avait heurté une dent, et apparemment, y avait perdu un minuscule appendice caudal, ce qui ne le dérangeait pas le moins du monde.
     OK ! Il est temps de s’organiser, se dit-il, et de créer une bonne grippe comme on sait si bien le faire. Il fait chaud, humide, commençons pas nous reproduire / diviser / multiplier / cloner, afin de reconstituer une armée puissante, efficace et déterminée…

     Notre petit retraité tranquille, tout revigoré par ces quelques heures passées au marché, s’en retourna vers ses pénates, bien inconscient de ce qui venait de se produire, et reprit sa vie de tous les jours avec entrain. Bien connu là encore, ce qu’on ne voit pas ne peut pas faire mal, seul le bien-être immédiat compte…
     La journée du 20 se passa dans une légère effervescence préparatoire, avec distribution de boîtes de gourmandises diverses, concoctées, comme chaque année, avec amour par la compagne de notre petit retraité, aux quelques familles amies du hameau.

     Pendant ce temps-là, Grippo-virus se démenait pour infecter cette victime de choix aussi efficacement que possible. Il commençait à organiser sa descendance en bataillons qu’il envoyait aux endroits stratégiques pour déclencher cette grippe qu’il connaissait si bien, commençant par les endroits où l’attaque ne serait pas détectable avant 24 heures. Les bataillons, en rangs serrés, étaient en place, aux ordres. Il fut décidé que l’attaque prendrait place durant la nuit. A l’heure dite, tous les générateurs de toxines se mirent en route simultanément. Une attaque discrète et imparable.

     Le 21 au matin, notre petit bonhomme ressentit un peu de fièvre, vraiment légère, et décida de couper court à l’aide d’un Fervex, ce qui lui réussissait généralement très bien. Ce fut le cas, et le reste de la journée se déroula sereinement.
     La surprise dans les rangs viraux fut indicible. On s’attendait à une hausse de température, quelques raideurs dans les articulations ou les yeux, bref, un signe. Mais rien ! Et tout à coup, filtrant de partout dans les vaisseaux sanguins et lymphatiques, ce produit qu’il connaissait bien, et si peu efficace contre ce fier Grippo-virus, le Fervex qui, cette fois-ci, curieusement, parvint à débouter presque toutes les forces vives des postes-clés. Une analyse de cette situation de défaite s’imposait. Lorsque les rescapés de cette première attaque furent réunis, une première constatation s'imposa à Grippo-virus : il avait transmis à sa descendance la perte de ce minuscule appendice caudal qu’il avait abandonné bien malgré lui aux “dents du vortex”. Là résidait probablement le secret de l’échec de cette première attaque. La fin de journée fut consacrée au choix d’une nouvelle tactique d’attaque. Il fut décidé que, appendice caudal ou pas, grippo-virus demeurait un virus agressif et dangereux, et qu’il allait le prouver ! Tout d’abord, changer de nom de guerre en “Bronco-virus”, ensuite concentrer toutes les forces vives sur les poumons de l’adversaire, ce qui occupa la nuit entière et une partie de la journée suivante, au rythme de reproduction, bataillons, instructions.

     La matinée du 22 était supposée permettre les achats des menus cadeaux ; inévitable, sous peine d’être considéré comme “asocial”. Ce fut fait promptement, ce qui est normalement le cas quand on a, avant de bouger de chez soi, les réponses aux questions quoi, où, quand et combien.
     Notre petit retraité se sentit un peu fatigué, et attribua cet état à la foule à laquelle il avait dû se confronter. Il avait toujours eu horreur de la foule et de sa brutalité aveugle. Le léger manque d’appétit du déjeuner ne le troubla guère non plus, il avait pris l’habitude depuis des années de suivre la pratique dans ce domaine plutôt que la théorie, c’est-à-dire de donner à son corps ce qu’il demandait, non ce qu’il était “supposé” ingérer.
     En début d’après-midi, il décida de mettre la dernière main à une carte de vœux qu’il avait promis de mener à bien pour son association, et ce faisant, sentant la fatigue s’accroître rapidement, il crut bon, en lui envoyant le résultat de ses cogitations, de prévenir Joseph (il se reconnaîtra, et ce prénom était de circonstance en ces fêtes de la nativité…) de l’imminence d’une bonne grippe. Puis notre petit retraité décida de couper court à cette attaque inopportune en se préparant un grog au rhum - il faut bien dire qu’il a toujours beaucoup aimé le rhum, sans toutefois en avoir jamais abusé - qu’il apprécia beaucoup.
     La soirée approchait à grands pas, avec ce projet de visite chez un ami péruvien qui promettait quelques moments chaleureux. Mais une heure avant de prendre la route, notre petit retraité sentit qu’il ne saurait faire face, et envoya seuls sa compagne et son fils, prétextant un besoin de repos. Bien lui en prit. A peine étaient-ils partis qu’il n’eut qu’une hâte, celle de s’allonger. Il avait l’impression qu’un trou avait été percé dans le fond de sa réserve d’énergie, et que celle-ci se vidait en un flot continu. Il se hâta lentement vers son lit, tremblant et vacillant, et au moment de s’asseoir sur le bord de sa couche, glissa par terre sans avoir compris comment… Il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre son souffle afin d’être en mesure d’effectuer l’effort, qui lui sembla titanesque, nécessaire pour se glisser dans le lit salutaire. Il était confus : tout de même, manquer de souffle à ce point, ce n’est guère d’un début de grippe ! Il eut le temps d’évaluer son pouls avant de s’endormir, et pour le coup fut abasourdi : plus de 130, au repos, allongé depuis un bon quart d’heure ! Il s’endormit enfin d’un sommeil qu’il eût aimé réparateur. Curieux, l’homme croit souvent qu’il est possible de faire disparaître un problème de grande ampleur en s’endormant…

     Bronco-virus jubilait : il avait réussi à transformer une quasi-défaite en une opération qui semblait vouée au succès. La victime présentait une respiration d’athlète juste après l’effort, un pouls évoquant presque la crise cardiaque, ne tenait guère debout. Il eut envie de féliciter ses troupes, mais préféra attendre quelques signes de confirmation avant de crier victoire.

     Le lendemain 23, notre petit retraité vit sa capacité respiratoire décroître encore, plus assez d’oxygène pour nourrir les muscles qui le menaient de la chambre à la cuisine, puis de la chambre à a salle de bains, puis même de la chambre à la chambre. Il se demandait sérieusement s’il y aurait une limite à cette dégringolade. Il sentait déjà les encombrements de ses bronches, savait qu’il lui fallait un expectorant, mais on était dimanche, demain lundi veille de Noël, et le jour suivant le 25. Peu de chances de trouver quelque chose avant le 26, soit 3 jours à attendre…
     Alors notre petit retraité prit utilisa son temps, et voyagea dans son passé à la recherche de ses meilleurs moments d’enfant malade. Il retrouva les goûts de l’eau citronnée de sa grand-mère, des poires Williams de son grand-père, des mandarines que sa mère ne se faisait jamais faute d’acheter pour Noël, même quand les vaches n’étaient pas si grasses, et sachant qu’il n’y a aucun miracle contre la bronchite, décida de vivre en se faisant plaisir : fruits frais, earl grey citron, eau citronnée à volonté. Excellent pour le moral, sinon pour la maladie, et il put attendre l’arrivée du produit-miracle qui, c’est bien connu, fonctionne peu ou pas… Cette journée et les deux suivantes s’écoulèrent plutôt mal pour notre petit retraité, mais parfaitement pour Bronco-virus et son armée.
     Arriva enfin le 26, le sirop expectorant allait faire son entrée ! Et le même jour, Bronco-virus commença à voir les rangs de ses clones décimés par l'ennemi de toujours, multiforme et absorbant, arrivant par vagues gélatineuses blanchâtres, les leucocytes. Il sut dès ce moment qu'une fois de plus, sa cause était entendue, qu'il lui faudrait rendre les armes.
     Un bel essai, malgré tout. Il avait réussi à terrasser complètement le bonhomme pendant quatre jours, et il lui en faudrait sûrement autant, si ce n'est plus, pour être de nouveau sur pieds.
     Le sirop aidant, oh, un peu, guère plus…, notre petit retraité commença à dégager ses poumons encombrés, et à retrouver la sensation de quelques bribes d'oxygène dans ses muscles endoloris. Il avait mal, en fait, depuis une éternité, soit 5 jours pleins, partout de la plante des pieds à la pointe des cheveux. Mais il savait maintenant qu'il tait en train de tuer la sale bête !
     Encore quelques jours de repos, et la bête repartirait du bon pied.


     Ce matin, installé nonchalamment sur son pas-de-porte, il bâilla de satisfaction. Ce faisant, il éjecta un postillon, astronef rutilant pour un Bronco-virus vivant déjà de nouvelles aventures. C’était le nouvel an…

divers/un_peu_de_moi/vacances_de_noel.txt · Dernière modification: 2018/06/12 23:35 (modification externe)