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Jargon

Notre belle langue française m’a toujours semblé se suffire à elle-même, et parfaitement capable d’exprimer tout ce qui doit l’être. Apparemment, la société moderne a de plus en plus besoin d’artifices, d’expressions dont l’emploi vous garantit d’être toujours “dans le coup”.
Voici juste quelques délicatesses relevées au jour le jour…

“en termes de”

L’expression, “en termes de”, est utilisée sans modération aucune et bien souvent sans grande raison apparente. Quelques exemples, bien réels, glanés ici et là:
- Dans la bouche d’un responsable (il se reconnaîtra sûrement) rendant compte d’une enquête:
“En terme de réponses, il y a des OUI et des NON”.
- Le même responsable:
“Il faudrait qu’on se voie pour discuter en termes de redéfinition des tâches”.
- Le même, encore:
“En terme de coût, ça va être cher”.
- Dans une revue technique considérée comme sérieuse:
“Pour autant, les résultats en terme de produits sont contrastés.”
- Une sociologue:
“En terme de santé publique, ce n'est pas tant la consommation d'alcool en soi qui occasionne des problèmes”
- Un consultant:
“J’accompagne les choix d’architectures dans les entreprises clientes en termes de composants logiciels”.
- Un internaute intéressé par un logiciel :
“ Le logiciel trucmuche nécessite une bonne configuration en terme de puissance et de rapidité.“

La liste pourrait être vraiment longue, mais à quoi bon ? Tout le monde peut voir que cette expression n’apporte pas de simplification.
Prenons la première citation :
12 mots pour exprimer, et de manière beaucoup moins correcte, ce qui aurait pu être dit en quatre : “Les avis sont partagés”.
Ca laisse rêveur, non ? Mais bon, faut bien trouver un moyen nouveau d’être classieux…

Le “On demand”

Bien évidemment, l’expression française correspondante, “à la demande” ne convient pas, elle n’a pas le même “impact”. Et puis, “on demand” fait neuf, voire innovant, alors que l’expression “à la demande” a un relent de déjà vu inacceptable. Comment voulez-vous convaincre un client éventuel en utilisant un vieux concept ?
Quand j’était petit, on allait voir le cordonnier du coin qui adaptait nos chaussures à nos pieds, le boucher coupait le morceau de viande de la taille exacte qui nous convenait, même le boulanger coupait un morceau de pain qu’il pesait ensuite ou détaillait la levure pour la patisserie du dimanche. Il ne s’agissait pas alors de faire du “business on demand”, mais simplement de répondre à la demande du client. C’était très satisfaisant pour le client, et valorisant pour l’artisan.
Il est déplorable de voir qu’à l’heure actuelle, une nouvelle expression ne définit pas un nouveau concept, mais simplement une nouvelle manière d’abuser le client. (Bien sûr, c’est un peu plus cher, mais c’est “on demand”…).
A tout prix faire gober au client qu’on se met en quatre, voire beaucoup plus, pour satisfaire ses moindres caprices, et derrière ça lui fournir ce qu’on a en stock, en le persuadant que c’est exactement ce dont il a besoin, sous l’étiquette “on demand”, voilà le dernier chic.

Les “Solutions”

Ne me dites pas que vous n’avez pas de problème, ça n’est pas possible. Si autant de fournisseurs de (quoi, au juste ???) vous affirment qu’ils ont votre solution, c’est que vous avez un problème. D’ailleurs, comme dit la chanson, “Something’s not right if there is nothing wrong”.
Il faut être gonflé pour se permettre de dire “nous avons la solution”, comme ça, d’emblée, mais ça ne manque pas: “truc-bidule, la solution à vos problèmes de chose”, ou “vous avez un problème, nous avons la solution” sont des slogans qu’on trouve au moins une fois (plutôt plusieurs) dans tout canard informatique qui se respecte (…peut-être pas tant que ça, après tout…).
Le pire de l’affaire est que ces fourniseurs de solutions dépensent énormément d’énergie simplement pour vous convaincre qu’effectivement, VOUS avez ce problème. Ne cherchez pas à prouver le contraire, c’est peine perdue. Si vous ne l’avez pas encore, c’est juste une question de temps, et vous l’aurez forcément. Alors, pourquoi attendre ? Achetez le solution, ainsi vous ne serez pas importuné par ce problème, vous ne le verrez même pas, et vous pourrez envisager l’avenir sereinement …(ceci dit, rien ne vous assure que vous auriez rencontré ledit problème).

Le “Cordialement”

Parlons un peu du “cordialement”, maintenant. Ce mot est supposé traduire que ce qui est ou fut fait l’est ou le fut avec le cœur.
On le trouve de nos jours à la fin de 80% des mails reçus soit de collègues, soit d’entreprises.
Les collègues, tout d’abord. Je puis affirmer que je reçois des “cordialement” (individuels, bien entendu, autrement ma remarque perd tout son intérêt) de personnes ne pouvant absolument pas m’encadrer, et je sais fort bien que ce qui est fait, dans ce cas-là, l’est uniquement par nécessité ou obligation. Que veut dire alors ce “cordialement” ?
En ce qui concerne les entreprises, désespérément à la recherche d’un partenariat, ou plus simplement d’Euros sonnants et trébuchants, “cordialement” est-il sensé vous faire croire qu’on vous aime, et donc vous attendrir suffisamment pour influencer vos investissements ? Très probablement.
En fait, ce mot est devenu un incontournable de l’indifférence compassée dans la relation.

Les sigles et le pseudo-savoir

Sigle avant toute chose, sigle encore et toujours… Ouvrons une revue informatique, disons dans le style “parlons du monde”.
Sur la première page, on relève, en vrac : CXP, AFAI, SAP, LVMH, PCIS, PGI, GRRC, GED, SIG, SSII, DSI, VPC, j’en passe…
Page suivante, on apprend avec intérêt que les décisions relevaient par le passé à 80% des DSI et à 20% des DAF, et que les SSII ont du mal à se différencier auprès des DSI.
Passons les pages où il est question d’une tentative d’OPA d’une SSII sur une PME, de l’ERP miracle qui gère efficacement les contraintes des fournisseurs de grande distribution (RFA, DLC, MDD, FIFO, GPA, EAN, EDI), ou du DSI qui prône le redéploiement offshore, et le regroupement de knowledge management, RH, PGI et benchmarking.
Ensuite vient un article sur les risques encourus lors de l’installation d’un PGI pour la gestion fiscale d’une PME-PMI, nécessitant (bien évidemment…) l’utilisation d’une RAO permettant de ménager la GRC. Sans oublier que ladite GRC s’enrichit de fonctions décisionnelles, fait appel à des outils d’EAI, et revient au pragmatisme.

Il semble que cet imbuvable jargon remplisse de joie tout le monde, à en croire les photos de ces responsables souriants et amènes, sûrs d’eux, et pour qui tout va très bien (non, pas possible, sinon à quoi serviraient les “solutions”?), qui parsèment ce genre de revues… Peut-être que la parfaite compréhension de ce charabia vous confère une supériorité indiscutable ? Ou bien ces sourires sont-ils l’ultime rempart contre la désespérance la plus totale devant l’insipidité de ce galimatias ?
En fait, il suffit d’utiliser suffisamment des ces termes à peu près dans le contexte pour paraître la plupart du temps cultivé en profondeur, dans un monde où les personnes qui vous entourent n’en savent guère plus que vous, et où, si vous vous trompez, les autres n’oseront pas le relever de peur d’afficher la méconnaissance d’un nouveau concept…
Bref, l’utilisation outrancière de sigles de tout acabit vous plonge dans un monde moyennageux, où l’utilisation du latin, même à mauvais escient, représentait le seul “savoir” du médecin et lui conférait tout son pouvoir.
J’ai entendu récemment quelqu’un me dire le plus sérieusement du monde : “Moi, j’étais DSI, mais à la suite d’un différend avec le DAF qui se plaignait de ma mauvaise GRC, j’ai décidé de créer ma propre SSII, avec une spécialisation en GED”. Ca a le mérite d’être clair, ça, non ?
Et surtout, ne vous avisez pas de poser la moindre question pour tenter d’éclairer votre lanterne, vous risquez d’être pris au mieux pour un ignorant, au pire pour un vicieux tentant de prouver que votre interlocuteur en est un…

humeur/culture/jargon.txt · Dernière modification: 2018/06/12 23:35 (modification externe)